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« L’Échelle Sainte » de saint Jean Climaque (579-649)

« J’ai crié de tout cœur, c’est-à-dire de mon corps,

de mon âme et de mon esprit ; car là où ces deux

derniers sont unis, Dieu est au milieu d’eux »


« Échelle Sainte » ou « Échelle du paradis » ou « Tables spirituelles » ou encore « Tablettes spirituelles » (1), sont les différents titres donnés au traité écrit par Jean Climaque (2). L’ouvrage retrace en détails l’itinéraire spirituel du chrétien à la manière d’une montée comme on gravit les degrés d’une échelle vers Dieu à travers 33 degrés (3), 33 barreaux d’une échelle ou d’un escalier. « Une échelle dressée jusqu’aux portes du ciel qui permettra une ascension sans péril à ceux qui l’auront choisie », précise l’auteur. Entreprise spirituelle, à n’en pas douter, inspirée de l’Échelle de Jacob : « Alors il eut un songe ; et voici, une échelle était dressée sur la terre, et son sommet touchait aux cieux; et voici les anges de Dieu montaient et descendaient par elle » (Gn 28, 12-19).

L’œuvre est considérée comme la quintessence de la littérature byzantine, une authentique et parfaite synthèse de la doctrine ascétique de l’Église orthodoxe. Elle englobe tout l’enseignement contenu dans les Apophtègmes des pères du désert, nourrie par les grands moines de Palestine que sont Isaïe, Barsanuphe et Jean, Dorothée de Gaza, auxquels il convient d’ajouter la fine approche de l’âme d’un Évagre le Pontique, complétée par Diadoque de Photicée et Grégoire le Théologien (4).

L’Échelle ne cherche pas à faire œuvre originale, mais demeure en tout point fidèle à la tradition ascétique de l’Église. Pendant le grand carême, nous disposons du « Triode » (Trois odes au Père, au Fils et au Saint Esprit) qui ouvre la porte au repentir, livre d’office qui s’introduit dans le cycle liturgique le dimanche du publicain et du pharisien, et qui sera utilisé durant les quarante jours et toute la semaine sainte. Livre d’office, dont le pendant est l’Échelle, autre livre donc destiné à la lecture collective et personnelle durant tout le carême. Souvent lu à la trapeza (5), d’où la représentation de l’Échelle fresquée sur les murs des réfectoires monastiques (6).

De tout temps, les moines ont prisé la lecture de ce traité afin de lutter contre les passions, véritable guide, manuel, aide-mémoire, vade mecum (7), que l’on conserve auprès de soi et que l’on peut consulter à tout moment. Trésor de vie spirituelle, son auteur, saint Jean Climaque est célébré le 30 mars, puis fêté solennellement à la suite d’un transfert le quatrième dimanche de carême. Icône du moine, maître de l’ascèse et du discernement, en raison de son enseignement fondé sur son expérience.

À ce stade se pose une question. Travail de commande de Jean higoumène de Raïthou, Jean de l’Échelle y répond vraisemblablement dans la dernière partie de sa vie, fort également de son expérience d’higoumène du Sinaï. Alors, ouvrage réservé aux moines ?

Écrit par un moine, pour des moines, sans aucun doute. La fin est composée pour les hésychastes et les solitaires. Ce traité concerne-t-il alors l’ensemble des chrétiens au-delà du monde monastique ? Telle est la question. La réponse est la suivante :

Les grands principes de la vie spirituelle sont les mêmes pour tous. On pense ici à saint Antoine le grand qui fut invité par le Seigneur à rendre visite à l’humble cordonnier d’Alexandrie, lequel voyait en chaque homme un être plus grand que lui, un autre « Christ » en quelque sorte. L’humble cordonnier était plus avancé sur le chemin de la perfection que le père des moines. Tout réside dans la manière d‘appliquer les commandements évangéliques. Le maître-mot est sans doute le discernement. « Le discernement, nous dit Évagre, est la source, la tête et le lieu de toute vertu ». L’Échelle fournit des outils, des instruments de mesure à chaque fidèle afin de discerner ce qui vient de Dieu, ce qui vient de la nature humaine, ce qui vient des esprits déchus, en toute occasion, en tout lieu, en toute circonstance. La lutte spirituelle s’organise selon les prédispositions de chacun. Chaque personne est unique, chaque situation est unique. L’âge, la santé, les passions et les vertus potentielles sont propres à chacun. Le jeûne, par exemple, indispensable au repentir, peut se conjuguer de façon plus personnelle selon l’âge, les dispositions, le travail exercé. Dans le sens du maximalisme évangélique et de l’édification, on se souvient que saint Nicolas alors nourrisson refusait le sein de sa nourrice le mercredi et vendredi ! L’Échelle est très sensible à cette diversité des aptitudes, comme d’ailleurs chaque père spirituel, chaque prêtre est attentif à la personnalité du pénitent qui se trouve devant lui. Tout chrétien peut faire son miel « pure fleur » de la lecture de l’Échelle, pratiquée avec intelligence, discernement et sagesse. Les laïcs ne sont jamais invités à imiter de manière extérieure ou artificielle les moines. Jean Climaque est le premier à dénoncer cette tentation, qu’il qualifie d’illusion. Au fil des pages, celui qui cherche Dieu peut trouver des réponses aux difficultés soulevées par l’ascèse qu’il mène, et chemin faisant récolter et emmagasiner un trésor de conseils pratiques. À chacun selon sa mesure.

Ici-bas, tout homme se doit d’observer et tenter de suivre les indications, les repères et les signes que Dieu ne cesse de prodiguer. Tous les hommes sont appelés à l’illumination, à la glorification. Cependant, tous sont appelés dans le temps de Dieu. Cette espérance d’un salut pour tous qui n’a rien d’automatique, préservé par l’Église, relève de la compassion universelle et de la prière de celle-ci, afin que tous soient sauvés selon le temps, la providence et l’économie divine. Tous sont appelés à la purification, c’est la raison pour laquelle l’Échelle se limite volontairement à la pratique, à la praxis.

L’Échelle n’aborde la prière qu’au degré 28. L’explication se trouve un peu plus bas. L’Échelle invite à la contemplation des hauteurs de la vie spirituelle, mais elle procure les moyens concrets, pratiques et accessibles d’y parvenir dans le cadre d’une anthropologie fondée sur la rencontre, la coopération, la synergie entre l’esprit de l’homme (8) et l’Esprit de Dieu. Pour comprendre cette approche, nous ne saurions trop insister dans l’entretien qui eut lieu entre le Christ et Nicodème le disciple nocturne, sur la nécessité d’une seconde naissance dans l’eau et dans l’esprit (9) pour entreprendre la montée spirituelle. Il y a un paradoxe dans l’esprit de l’homme ; d’une part un désir naturel de Dieu et du bien, un zèle naturel qui pousse au combat (10) et d’autre part des tendances négatives et passionnelles qui ne peuvent s’estomper qu’avec le secours divin, la grâce divine qu’il nous faut sans cesse implorer dans la prière. D’où l’idée d’une suite logique et régulière dans l’exploit ascétique, l’idée d’un système non systémique, d’une ascèse à la fois précise et méthodique. Enflammer le cœur, créer une empathie de l’intellect (11) vers le cœur, aimanter la grâce, combattre notre propre dispositif passionnel que nous finissons par bien identifier, c’est concrètement écarter les pensées qui nous traversent en particulier dans les moments de concentration consacrés à la prière. Dans ce sens, Jean de l’Échelle distingue cinq moments qui viennent perturber la prière :

- La suggestion, une pensée vient affleurer notre conscience. On ne peut empêcher la naissance de tel mouvement en nous. Il est assez vain de s’opposer à son surgissement. Ces pensées nous renseignent sur nos passions, nos inclinations pécheresses, notre dispositif passionnel intime.

- Le dialogue ou la liaison, nous méditons un instant sur la pensée, une manière de connivence s’installe alors en nous dans le secret de notre conscience. Il s’agit déjà d’une semi-acceptation ou d’une complaisance qui ne dit pas son nom.

- Le consentement, l’idée d’une compensation qu’offre la pensée, d’une jouissance possible.

- La captivité, la jouissance s’approche violemment, l’attachement à la passion s’affirme, la permanence s’annonce.

- La tentation est irrésistible, le péché avéré. L’homme est prisonnier, esclave de la passion.

Les deux premières étapes ne constituent pas un état de péché en soi, les autres moments sont considérés comme passionnels.

Il est possible de diviser l’Échelle en quatre étapes majeures de l’ascension céleste (12).

1) La rupture avec le monde : les degrés 1 à 3.

Nous exposons au Christ nos faiblesses et nos misères, nous constatons notre dépendance aux passions. C’est aux esprits déchus qui entretiennent en nous les passions qu’il faut déclarer la guerre, non pas aux hommes. Ne nous trompons pas de combat !

2) Le renoncement à soi. La purification des péchés : les degrés 4 à 7.

Le renoncement parfait à l’exercice de sa volonté est réservé aux moines qui vivent dans la sainte obéissance, source de grâce. Les laïcs obéissent aux saints commandements de Dieu aux conseils avisés de leurs confesseurs. L’obéissance en esprit, obéissance de type évangélique juste et vraie libère des pensées et apporte paix et sérénité.

3) La lutte contre les passions : les degrés 8 à 25.

Le combat spirituel libère l’homme des attraits du monde sensible et de la recherche effrénée du plaisir qui précisément ont fait naître les passions. Les passions n’appartiennent pas à la nature de l’homme, elles sont surajoutées à la nature, car l’âme est naturellement impassible. Dieu a fait l’homme à son image impassible. Dieu n’est en aucun cas l’auteur des passions.

Fureur, colère, impatience, tristesse, acédie, pusillanimité et cruauté sont remplacées par la douceur, la joie et la patience.

Gourmandise, impureté, amour de l’argent et avarice cèdent le pas à la pureté, la générosité et le jeûne.

Enfin, la vaine gloire, la vanité, la raideur et l’orgueil sont transformées en humilité.

Si l’orgueil est la mère des passions, l’humilité vraie en Dieu est la source des vertus.

4) Le sommet de la vie ascétique : degré 26 à 33

« Si nous voulons nous tenir devant notre roi et notre Dieu et converser avec lui, il ne faut pas nous mettre en route sans préparation ». L’acquisition des vertus est indispensable, l’impassibilité est requise pour atteindre la prière pure. En grec, l’apathéia, nous dit le père Georges Florovsky dans son cours sur les pères du VIIème siècle « est la limite de la tâche assignée, la force motrice est l’amour, acquérir l’amour est la plénitude de l’ascèse. Il y a des degrés dans l’amour que l’on ne peut connaître totalement, car c’est le nom divin lui-même ».

La prière selon saint Jean Climaque est monologique, elle consiste dans l’invocation brève et répétée du Nom de Jésus, « jointe à notre souffle ». L’higoumène du Sinaï précise encore : « Efforce-toi de ramener ou plus exactement d’enfermer ta pensée dans les paroles de la prière en raison de ton état d’enfance, ta pensée faiblit et se disperse, ramène-la » (degré 28). La prière demande une préparation, c’est la raison pour laquelle, elle n’est traitée qu’au degré 28. L’instabilité est le propre de l’intellect, mais Dieu peut à tout moment faire cesser le vagabondage des pensées. Le début de la prière consiste à repousser les pensées dans leur premier mouvement surgissant. Le milieu se caractérise par les paroles de la prière qui demeurent stables, c’est la prière dite mentale. Le couronnement, c’est la saisie de l’intellect vers Dieu. Celui qui aura progressé priera de manière à unir le cœur et l’intellect en sympathie l’un avec l’autre. La distraction est inévitable chez le débutant, elle peut disparaître par un effort ascétique soutenu et surtout par la grâce de Dieu qui peut se produire à tout instant. Cette méthode est accessible à tous, comme le dit explicitement le saint évêque russe Ignace Briantchaninov dans son « Approches de la prière de Jésus » (13). « Cette manière de pratiquer la prière mentale et du cœur convient à tous les chrétiens y compris les moines débutants » ajoute le saint évêque. Cette manière occupe une place importante dans la tradition orthodoxe, elle est commode, nécessaire, indispensable et sans danger.

Une autre forme de prière est réservée à ceux qui avec la miséricorde de Dieu ont progressé dans cette voie : elle jaillit du cœur, l’attention grandit et la participation se transforme en union, en fusion dans la grâce de Dieu. Rechercher cette seconde forme sans l’acquis de la première est dangereux et mène à l’illusion spirituelle. C’est la raison pour laquelle, Jean Climaque n’en parle que de façon allégorique et voilée, seuls ceux qui ont l’expérience requise peuvent comprendre…

Il ne faut rien ravir mais plutôt attendre avec crainte et prudence le temps de Dieu. Tout effort présomptueux et prématuré est à bannir pour entrer dans le sanctuaire de Dieu. On lira avec profit les paragraphes 10, 11, 12 et 13 sur la prière à la page 294 de « L’Échelle Sainte »(14).

« L’Échelle Sainte » n’est ni une règle, ni un traité systématique, mais une belle et forte synthèse pratique de la tradition byzantine écrite dans une langue simple et imagée, teintée d’un humour subtil et ludique comme procédant par rébus. Collection d’aphorismes et d’apophtègmes, nourrie de récits ramassant tous les grands thèmes de la vie ascétique pour former une anthropologie dynamique qui repose sur la coopération permanente, une synergie de Dieu et de l’homme, susceptible de s’adresser aux hommes du XXIème siècle assoiffés de Dieu et de vie spirituelle. Boîte à outils, guide thérapeutique, centré sur les maladies de l’âme que sont les passions, à chaque page l’Échelle nous glisse ces paroles d’espérance : véritable Vade mecum, « viens avec moi » et « Je te guérirai ». « Les hautes montagnes sont pour les cerfs » (16), c’est-à-dire pour les âmes qui détruisent les serpents.


Père Joseph Demanet, prêtre du monastère de la Nativité de la Très Sainte Mère de Dieu à Godoncourt, dans les Vosges.


(1) Allusion au mont Sinaï, où Moïse a reçu les Tables de la Loi, ici des tables ou tablettes pour aller à la perfection spirituelle selon le Christ

(2) Du grec ancien, klimax : échelle, degré.

(3) « 33 degrés » renvoie aux 33 ans de la vie terrestre du Christ

(4) Grégoire le Théologien ou Grégoire de Naziance, ami de Basile de Césarée et son jeune frère Grégoire de Nysse sont appelés les pères Cappadociens.

(5) Trapeza du grec, la table, par extension le réfectoire.

(6) La plus riche de ces représentations est sans doute celle de Sucevita en Moldavie.

(7) Vade mecum du latin, « viens avec moi ».

(8) Nous et cœur ramassés en sympathie.

(9) Jean 3, 1-8.

(10) Nous sommes à l’Image et nous allons à la Ressemblance de Dieu.

(11) Ou faculté noétique, noũs.

(12) J’emprunte ce découpage au théologien français Jean-Claude Larchet, auteur de nombreux ouvrages.

(13) « Approches de la prière de Jésus » de l’évêque Ignace Briantchaninov (1807-1867), Spiritualité Orientale n°35. Ed. Abbaye de Bellefontaine 1983.

(14) « L’Échelle Sainte » saint Jean Climaque, Spiritualité Orientale n°24. Ed. Abbaye de Bellefontaine 1978.



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